Ainsi Berlin

Laurent Petitmangin

Editions le Livre de Poche / 2023 / ( La Manufacture de Livres 2021) / 168 pages

L’histoire si tourmentée du Berlin de cette époque, ville écartelée entre l’Ouest et l’Est, un sujet à lui tout seul, Laurent Petitmangin la laisse habilement au second plan, comme un décor historique et tragique.

OuestFrance – 08.01.22

Après avoir littéralement dévoré en quelques heures son roman 𝘊𝘦 𝘲𝘶’𝘪𝘭 𝘧𝘢𝘶𝘵 𝘥𝘦 𝘯𝘶𝘪𝘵, j’avais hâte de découvrir le nouveau livre de Laurent Petitmangin, qu’il a écrit en réalité avant son autre roman. Son écriture vraie et percutante qui raconte juste la vie fait partie de ce que j’aime en littérature.  

Ici l’intrigue se situe à Berlin après la Seconde Guerre Mondiale dans une Allemagne meurtrie qui cherche à se reconstruire, dans le cadre de la période naissante de la guerre froide. Parmi les  « vainqueurs » allemands de la guerre, un projet spécial et confidentiel est mis en place. Le « programme Sptizweiler » visait d’assurer à l’Allemagne de l’Est un vivier de scientifiques à partir d’enfants supérieurement intelligents, capables de rivaliser avec les soviétiques et d’en faire des vitrines de la RDA. Quel qu’en soit le prix. C’est la conviction unique que garantir à la RDA prospérité et indépendance ne peut qu’être assurée par une base scientifique inégalable, effaçant toutes traces de culpabilité et de honte liées au Reich et ouvrant la porte à une autre sorte d’idéologie.  

Je l’ai dit, tout cela démarra dans un esprit sain, et ne se mit en œuvre que pour le bien de la nation et le développement de son élite, et même si ce système s’embarrassait peu des velléités des parents, et montrait même une certaine sauvagerie, à l’aune d’une guerre qui avait fracassé tant de gens et envoyé en premier ligne des milliers de jeunes cela restait acceptable et cohérent.

Par le biais de Gerd, un héros plutôt peu attachant au départ, résistant communiste allemand peu à peu dépassé par le vent nouveau qui souffle à l’Ouest, on suit les têtes pensantes de ce programme, tout en dérivant sur des problématiques diplomatiques et des stratégies d’espionnage sur fond d’histoires d’amour. Les femmes qui bouleverseront la vie de Gerd, telles les deux pôles d’un missile, peuvent être comparées aux antipodes de la problématique historique Est/Ouest, Käthe, obsédée par l’idéal communiste, dure, rigide, et Liz, l’américaine solaire et pétillante ouverte sur un futur moderne. Un cocktail parfaitement réussi pour ce roman de moins de 200 pages qui nous raconte une petite portion de l’Histoire portée par l’urgence de survivre avec le poids de la culpabilité d’appartenir à un peuple vaincu et damné.

Si j’ai ouvert ce second roman de Laurent Petitmangin avec l’appréhension qui suit un coup de cœur, j’ai tenté de ne pas avoir trop d’attente. Le changement radical de sujet et de décor aide clairement à se focaliser sur cette thématique historique peu connue et parfaitement abordée par l’auteur grâce à sa grande faculté de sonder les nuances et les contradictions de la condition humaine. Même si on retrouve certaines thématiques que l’on comprend chères à l’auteur – la filiation, la contradiction entre les sentiments et la conviction politique – il parvient à nous embarquer dans un roman novateur et totalement différent. La capacité de plume simple mais efficace, sans chichis, et toujours focalisée sur l’humain, fonctionne à nouveau parfaitement ici.

Malgré toute ma défiance, et mon dégoût parfois, j’étais de plus en plus fasciné par ce Berlin-Ouest, sûr de lui, arrogant au possible, désormais si prompt à se relever [fin 50’s, début 60’s]. J’en voyais tous les laissés-pour-compte, je les repérais mieux que quiconque, ces hommes et femmes sacrifiés parce qu’ils n’arrivaient pas à suivre le rythme, ou simplement parce qu’il fallait des perdants. Il y en avait sur chaque trottoir. J’avais beau me convaincre que cette société était viciée et qu’elle ne faisait qu’attiser le drame prochain en laissant ses pauvres à la rue quand elle gâtait ses riches au-delà de toute raison, je retombais en enfance sur ces grands boulevards ressortis de terre de tous leurs feux, avec leurs beaux lampadaires, le dais des hôtels, et les vitrines bien garnies.

Note : 3.5 sur 5.

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