Elle ne veut pas arriver trop en avance. Pourtant elle aurait pu, avec la nuit blanche qui n’a pas voulu lui offrir de répit. Elle a soigneusement choisi sa tenue depuis des jours déjà. Ni trop tape à l’œil. Ni trop classique. Ni trop. Pas assez ? Et finalement elle en change encore plusieurs fois avant de se décider. La coiffure, celle de tous ses matins puisqu’elle a relavé ses cheveux brushés par le coiffeur hier. Elle ne veut pas se travestir et puis, c’est la première rencontre qui détermine la suite, elle le sait comme tout le monde. C’est superficiel mais humain après tout, elle connaît les gens et a envie de mettre toutes les chances de son côté.
Un café. Evidemment. Elle se dit que ça l’aidera à paraître en forme et lui donnera un peu d’aplomb. Mais il refroidit et tout à coup l’urgence qui l’envahit ; elle ne le boit pas, petite tasse abandonnée sur le plan de travail. Parce qu’en fait elle n’a plus ce temps, plus l’envie d’attendre. Elle veut y aller. L’affronter, ce premier jour qu’elle attend depuis si longtemps. Elle a l’impression que ce n’est pas réel. Que la ouate qui l’entoure et qui la porte va disparaître et lui montrer que rien n’a changé, mais qu’est-ce qu’elle croit ? Un autre viendra la bousculer et lui faire faire un pas de côté. Comme toujours.
Pourtant cette fois c’est elle. Plus d’abandon, de soumission. De résignation docile face à un monde fait de subordination et d’acquiescement. Lorsqu’elle a reçu ce coup de téléphone le mois dernier, elle a senti arriver ce vieux réflexe de femme habituée à être derrière, toujours la vient-ensuite qui a le profil parfait, mais vous comprenez Madame… oui elle comprend. Elle comprenait. Ce réflexe qui trouvait tout ceci normal et qui lui a fait faire répéter ce mot qu’elle ne pensait plus entendre : elle ?
Ses clés. Ses boots. Son blazer. Pas besoin de manteau, c’est un jour de mai clément. Pour une fois. Elle se détache de son passé, en passant le pas de sa porte, laissant glisser à ses pieds ses doutes et son renoncement. Plus forte, plus sincère. Sans s’en rendre compte, ses épaules se redressent imperceptiblement. Elles savent à sa place que ça commence maintenant.
Le premier jour de sa nouvelle vie.
