In waves

AJ Dungo

Editions Casterman / 2019 / 374 pages

Sur une planche, on est totalement affranchis des contingences terrestres. L’espace d’un instant, on est le capitaine de son destin, de son vaisseau miniature. Les remous du subconscient se dissolvent et s’oublient, jusqu’à ce que les tensions du vivant s’accumulent à nouveau. Et là encore, la solution est évidente… il faut surfer. 

AJ Dungo est illustrateur et vit à Los Angeles. C’est dansle cadre d’un projet sur le surf pendant ses études artistiques que prend forme ce sublime album graphique. L’auteur y aborde en parallèle son histoire d’amour avec Kristen, une jeune surfeuse amoureuse de la vie et des vagues. Il raconte dans le désordre les étapes de l’amour, la maladie, les derniers moments, le deuil… mais il y insère aussi, de manière chronologique cette fois, l’histoire du surf et l’incroyable pouvoir de ce contact avec la mer qui permet de croire, quelques instants, que tout est possible.

Les dessins de AJ Dungo sont incroyables de fluidité. La mer est quasiment omniprésente et permet de suivre un fil continu tout le long du livre, comme pour nous faire surfer sur les pages. L’illustrateur choisit des couleurs aux tons sepias pour nous faire découvrir l’histoire du surf depuis le refuge aquatique des polynésiens au sein des îles hawaïennes au début du XIXe siècle jusqu’aux prodigieuses ascensions de Duke Kahanamoku et Tom Blake, figures emblématiques de la culture surf, en passant par les beach boys et leurs curiosités exotiques. C’est fascinant d’en découvrir les différentes facettes à travers des dessins ultra graphiques qui sont un monde à eux seuls.

Quand AJ Dungo passe aux couleurs bleues, vertes…celles de l’océan, c’est pour nous parler de sa vie. Et d’abord de celle qu’il a vécue aux côtés de Kristen, celle qui l’a fait chavirer dès le premier regard. Et qui lui offrira les souvenirs d’une vie. Kristen est malade et après de longues années de combat et de souffrance silencieuse, elle laissera derrière elle des êtres qui l’auront aimée profondément. A travers elle, c’est la passion du surf qui transparait et qui se communique aux autres. Comme une bouée de sauvetage qui lui permettra de continuer encore un peu, même à travers les autres.

« Alors que Kristen n’était pas montée sur une planche de surf depuis des années, ça a été une évidence. Sa passion était contagieuse. Nous l’avons tous suivie. Mais parfois, son corps lui rappelait ses limites. »

Ce récit autobiographique est une déclaration d’amour. A une femme d’abord, à laquelle on a fait la promesse de se souvenir et de la raconter, à la mer, à la culture surf, qu’on découvre et qu’on embrasse entièrement, à la vie. On se sent un peu gêné d’être là, d’assister à la rencontre, au premier baiser, à ce drame intime. Puis ce sentiment s’estompe grâce à la sensibilité pudique de l’auteur pour nous laisser uniquement celui d’un hommage si fort à l’être aimé qu’il recouvre tout le reste, comme une vague. La mer, qui est si souvent synonyme de calme et d’apaisement, joue ici le rôle d’un prolongement de soi, avec ses vagues qui reflètent si justement la douleur du deuil.

Après la mort de Kristen, j’ai passé beaucoup de temps seul, dans l’eau. Mon isolement inquiétait mes proches. Ils me demandaient comment j’allais et j’avais bien du mal à répondre. J’ai fini par trouver les mots que je cherchais.

Cela vient par vagues.

C’est une réponse un peu lapidaire, mais juste. Le vide est constant. Il va et il vient. Il demeure imprévisible. Il naît d’une tempête, au loin, au plus profond de l’océan, à l’abri des regards, en faisant gronder les flots. Il surgit, canalisé, concentré, se forme se précipite, chargeant de toute sa force avant d’atteindre le point de rupture. Il croît jusqu’à ne plus pouvoir tenir sa forme. Il devient instable et s’effondre. Il finit par se répandre en une surface uniforme et calme.

Et puis l’eau se retire, avant que la vague ne se reforme à nouveau.

Note : 4 sur 5.

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