La vraie vie

Adeline Dieudonné

Le Livre de Poche / 2020 / 215 pages
(première parution en 2018 aux éditions de l’Iconoclaste)

C’est un pavillon qui ressemble à tous ceux du lotissement. Ou presque. Chez eux, il y a quatre chambres. La sienne, celle de son petit frère Gilles, celle des parents, et celle des cadavres. Le père est chasseur de gros gibier. La mère est transparente, soumise aux humeurs de son mari. Le samedi se passe à jouer dans les carcasses de voitures de la décharge. Jusqu’au jour où un violent accident vient faire bégayer le présent.

Dès lors, Gilles ne rit plus. Elle, avec ses dix ans, voudrait tout annuler, revenir en arrière. Effacer cette vie qui lui apparaît comme le brouillon de l’autre. La vraie. Alors, en guerrière des temps modernes, elle retrousse ses manches et plonge tête la première dans le cru de l’existence. Elle fait diversion, passe entre les coups et conserve l’espoir fou que tout s’arrange un jour.

Quelle claque ! Et je ne l’avais pas vue venir celle-là. Avec sa couverture colorée et son titre passe-partout, ce livre ne m’attirait pas beaucoup. Surtout qu’on l’a vu partout (il a raflé de nombreux prix comme le Grand Prix des lectrices Elle du roman 2019, le prix Fnac du roman 2018 ou le prix Renaudot des Lycéens 2018) et qu’on n’arrêtait pas de le présenter sur les réseaux.

Et pourtant son histoire m’intriguait. Alors je me suis décidée et oh comme j’ai bien fait.

On se met dans la peau d’une fillette de 10 ans, dont on ne connaîtra pas le nom, qui vit dans une banlieue banale et sans charme. La mère est inexistante, assimilée à une amibe passive, devenue minuscule sous les coups du père et s’échappant pour donner de l’amour à ses chèvres à défaut d’être capable d’exister pour ses enfants. Le père, chasseur violent à la carrure d’équarrisseur, doit évacuer la violence qui l’habite, sur ses proies, qu’elles soient animales, méticuleusement entreposées dans la chambre interdite des trophées, ou qu’elles vivent au sein de sa propre famille. Et puis il y a Gilles. Le petit frère aux yeux verts et au sourire rempli de dents de lait. Gilles qu’elle aime plus que tout et qu’elle tente de protéger de ce milieu hostile en lui faisant découvrir quelques échappées belles.

Vous apprendrez ça. Il y a des gens qui vont vous assombrir le ciel, qui vont vous voler la joie, qui vont s’asseoir sur vos épaules pour vous empêcher de voler.

Puis c’est le glacier. La Valse des fleurs de Tchaïkovski. L’accident indescriptible, à la violence inouïe, comme un tremblement de terre qui vient secouer le quotidien. Gilles, extrêmement choqué, bascule et se renferme sur lui même, se laissant envahir par la noirceur. Mais sa sœur refuse cette fatalité et décide qu’elle rendra à Gilles son rire et ses dents de lait. Elle passe entre les coups, se lance à corps perdu dans un combat contre le temps et la logique, contre la violence qu’elle refuse d’envisager comme une fatalité, contre les choix imposés et les prédestinations. La force de cette fillette, insoupçonnée face au pire, lui permettra de dompter la bête que nous portons tous au fond de nous. Et laisser derrière ce substitut pour retrouver la vraie vie.

L’été suivant est arrivé. L’état de Gilles ne s’était pas amélioré. Le vide de ses yeux s’était peu à peu rempli d’un truc incandescent, pointu et tranchant. Ce qui vivait à l’intérieur de la hyène avait progressivement migré vers la tête de mon petit frère. Une colonie de créatures sauvages s’y étaient installée, se nourrissant des lambeaux de sa cervelle. Cette armée grouillante pullulait, brûlait les forêts primaires et les transformait en paysages noirs et marécageux.

Je l’aimais. et j’allais réparer tout ça. Rien ne pourrait m’en empêcher.

La jeune auteure belge Adeline Dieudonné signe ici un premier roman coup de poing. Elle nous parle de la froideur de l’intime, de la violence qui peut habiter une famille, des ressources qui nous habitent, de la volonté de survie des corps. Peu de dialogues, des phrases courtes lourdes de sens. Son écriture est fulgurante et renferme à mes yeux deux versants très opposés : la douceur et la poésie des contes, des mots de l’enfance qui viennent se heurter à la rugosité de la réalité violente. Tout ça sorti de la bouche d’une fillette qui a grandi trop vite et connaît déjà un chemin de vie semé de cailloux. Ce mélange crée une harmonie parfaite.

Comme chez Stephen King, la violence est omniprésente. Reptilienne. Incarnée par la hyène de la chambre des trophées. Avide, elle hante le quotidien et s’infiltre partout. Mais l’auteure place habilement et subtilement le courage et la force face à ces formes de violence. Le cheminement puissant de cette fille qui devient femme et puise dans son intelligence la voie de sa survie.

J’ai lu ce court roman d’une traite. Le corps crispé avec une attente indéfinissable pour le dénouement final. Magistral.

Cette bête-là voulait manger mon père. Et tous ceux qui me voulaient du mal. Cette bête m’interdisait de pleurer. Elle a poussé un long rugissement qui a dépecé les ténèbres. C’était fini. Je n’étais pas une proie. Ni un prédateur. J’étais moi et j’étais indestructible.

Note : 5 sur 5.

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